Deux transducteurs posés sur les pommettes, rien dans les oreilles. Le son passe par les os du crâne, contourne le tympan et arrive directement à la cochlée. Sur le papier, la promesse est séduisante. Dans la pratique, après avoir testé une quinzaine de modèles depuis 2021, la réalité est plus nuancée que ce que les fiches produit racontent.
Le marché a explosé : 340 millions de dollars au niveau mondial en 2025 selon Grand View Research, avec une projection à 580 millions en 2030. Shokz (ex-AfterShokz) capte encore 65 % du segment, mais Suunto, Philips et une poignée de marques chinoises commencent à grignoter des parts. Problème : 9 acheteurs sur 10 choisissent un modèle inadapté à leur usage réel.
Le fonctionnement réel, sans le marketing
Un haut-parleur classique fait vibrer l’air. Un transducteur à conduction osseuse fait vibrer l’os temporal. La vibration se propage à travers le crâne jusqu’à l’oreille interne, où les cellules ciliées convertissent le signal mécanique en signal nerveux — exactement comme avec un son transmis par voie aérienne.
Beethoven utilisait déjà ce principe. Devenu sourd, il mordait une tige métallique reliée à son piano pour percevoir les notes. La technologie actuelle repose sur des transducteurs piézoélectriques miniaturisés, mais le concept n’a pas changé en 200 ans.
📌 À retenir : La conduction osseuse ne « protège » pas l’audition. Elle contourne simplement le conduit auditif. À volume élevé, les cellules ciliées subissent le même stress qu’avec des écouteurs classiques.
Ce qui change vraiment : le conduit auditif reste ouvert. On entend son environnement — voitures, collègues, annonces en gare. C’est un atout pour la sécurité, pas pour la qualité sonore.
Qui devrait acheter ce type de casque (et qui devrait passer son chemin)
Les profils pour qui ça a du sens :
Les coureurs et cyclistes sur route, d’abord. Garder une oreille sur le trafic tout en suivant un podcast, c’est l’usage roi. Le Shokz OpenRun Pro 2, sorti en septembre 2025 à 179 €, reste la référence dans cette catégorie — 10 heures d’autonomie, 29 g, IP55.
Les personnes souffrant d’otites chroniques ou de certaines surdités de transmission y trouvent aussi un vrai bénéfice. L’ORL Nathalie Caron, au CHU de Bordeaux, prescrit régulièrement des modèles Shokz à ses patients atteints d’otospongiose légère.
Les travailleurs en open space qui veulent écouter de la musique sans s’isoler complètement de l’équipe. Moins antisocial que les ANC à fond.
Les profils qui vont être déçus :
Les audiophiles. Point. La bande passante typique d’un transducteur piézoélectrique oscille entre 20 Hz et 16 kHz sur le papier, mais la restitution des basses reste anémique comparée au moindre intra-auriculaire à 30 €. Pas de sub-bass en dessous de 80 Hz, des médiums corrects, des aigus parfois métalliques.
Les utilisateurs en environnement bruyant — métro, chantier, usine. Sans isolation passive, le bruit ambiant masque la musique dès qu’on dépasse 75 dB autour de soi. Certains modèles comme le Shokz OpenSwim Pro ajoutent des bouchons d’oreilles fournis, mais à ce stade autant prendre des intras classiques.
Comparatif 2026 : les 5 modèles qui comptent vraiment
Le marché propose des dizaines de références. Cinq méritent qu’on s’y arrête.
Shokz OpenRun Pro 2 — 179 €. Le choix par défaut pour le sport. Codec aptX, 10 h de batterie, charge rapide (5 min = 1,5 h). Bluetooth 5.4, multipoint. Seul reproche : le micro reste médiocre en appel avec du vent.
Shokz OpenFit Air — 129 €. Technologie DirectPitch (pas strictement conduction osseuse, plutôt open-ear dirigé). Meilleur son que les OpenRun, mais moins de conscience situationnelle. Un compromis intéressant pour le bureau.
Suunto Wing — 199 €. Le challenger finlandais. GPS intégré, stockage 32 Go pour la musique hors ligne, capteur de fréquence cardiaque optique. Autonomie de 8 h avec GPS actif. Massif (36 g), mais pensé pour le trail longue distance. Sorti en janvier 2026.
Philips TAA7607 — 149 €. Double transducteur (conduction osseuse + haut-parleur air gap). La meilleure restitution sonore du lot, surtout sur les médiums. IP67. Le design est moins discret que Shokz — on dirait un bandeau de ski.
Mojawa Run Plus — 99 €. Le rapport qualité-prix. 8 h d’autonomie, Bluetooth 5.3, 28 g. La qualité de fabrication est un cran en dessous, et l’app est rudimentaire, mais le son tient la route pour du podcast et de la musique à tempo modéré.
⚠️ Attention : Les modèles à moins de 50 € sur AliExpress (Lenovo X3 Pro, QCY Crossky) utilisent des transducteurs bas de gamme qui vibrent excessivement sur les pommettes au-dessus de 60 % du volume. Sur une sortie course de 45 min, ça donne mal à la tête.
Les basses, le vrai point faible (et ce qu’on peut y faire)
Aucun modèle à conduction osseuse ne reproduit des basses profondes. Le Shokz OpenRun Pro 2 pousse jusqu’à 50 Hz annoncés, mais la sensation physique disparaît en dessous de 100 Hz. Pour du hip-hop, de l’EDM ou du cinéma, c’est rédhibitoire.
Deux pistes existent pour limiter le problème. La première : l’égalisation. L’app Shokz permet un boost des basses de +6 dB, ce qui épaissit un peu le bas-médium sans miracles. Wavelet (Android) ou l’EQ système d’iOS font mieux — un profil avec +4 dB à 125 Hz et +3 dB à 250 Hz améliore nettement la perception des lignes de basse sans saturer les transducteurs.
La seconde : choisir ses contenus. Les podcasts, les livres audio et la musique acoustique sonnent très bien sur ce type d’appareil. Le problème ne vient pas du casque, il vient des attentes.
💡 Conseil : Sur Spotify, le profil EQ « Bass Booster » combiné à l’option « Normalisation du volume » activée donne les meilleurs résultats sur Shokz. Testé sur OpenRun Pro 2 avec un Galaxy S24.
Le confort sur longue durée, un critère sous-estimé
Porter un arceau derrière la tête pendant 3 heures, ça finit par appuyer. Les transducteurs plaqués sur les pommettes créent une pression constante qui varie d’un modèle à l’autre.
Le Shokz OpenRun Pro 2 exerce environ 250 g de force de serrage — mesuré avec un dynamomètre de bijoutier, pas une donnée constructeur. Pour les porteurs de lunettes, cette pression s’ajoute à celle des branches. Résultat : après 2 h 30, certains ressentent un point de pression derrière l’oreille.
Le Suunto Wing contourne le problème avec un arceau en titane plus souple (estimé à 200 g de force), mais il est plus lourd. Le Mojawa Run Plus, le plus léger du lot, glisse en cas de transpiration abondante — un défaut corrigé sur le modèle 2025 avec un revêtement en silicone texturé, mais toujours présent sur la version de base.
Pour le sport, 1 h 30 est la durée confortable moyenne. Au-delà, il faut repositionner le casque toutes les 20 minutes. Pour le bureau, en usage sédentaire, 3 à 4 heures restent gérables avec le OpenRun Pro 2.
Conduction osseuse vs open-ear : la confusion qui coûte cher
Depuis 2024, une nouvelle catégorie brouille les pistes. Les écouteurs open-ear — Shokz OpenFit, JBL Soundgear Sense, Bose Ultra Open — ne transmettent pas le son par les os. Un mini haut-parleur dirige le son vers le conduit auditif sans le boucher. L’effet perçu est similaire (on entend son environnement), mais la technologie n’a rien à voir.
La qualité sonore des open-ear est largement supérieure. Le Bose Ultra Open à 299 € produit des basses que même le meilleur casque à conduction osseuse ne peut approcher. Mais le fit est différent : un clip sur le lobe de l’oreille au lieu d’un arceau derrière la tête.
Pour la course à pied, les montres connectées pour enfant intègrent parfois des fonctions audio, mais un casque dédié reste indispensable pour un son correct. Le choix entre conduction osseuse et open-ear dépend de l’intensité du mouvement : l’arceau tient mieux lors de sprints ou sur terrain accidenté, le clip open-ear convient mieux à la marche ou au vélo sur route.
Bluetooth, codecs et latence : les specs qui comptent
Le Bluetooth 5.3 ou 5.4 est un minimum en 2026. Les anciens modèles en BT 5.0 souffrent de coupures en environnement dense (gare, centre commercial) et d’une latence audio plus élevée.
Côté codecs, la situation est simple : aptX ou LC3 (Bluetooth LE Audio). Le SBC de base introduit 150 à 200 ms de latence — inutilisable pour la vidéo. L’aptX descend à 40 ms, le LC3 à 30 ms. Le Shokz OpenRun Pro 2 supporte aptX, le Suunto Wing est parmi les premiers à intégrer LC3.
Le multipoint (connexion simultanée à deux appareils) est passé de gadget à indispensable. Passer d’un appel Teams sur le PC portable à Spotify sur le téléphone sans déconnecter manuellement, c’est le genre de détail qui change l’usage quotidien.
📊 Chiffre clé : D’après les données de Canalys Q4 2025, 78 % des casques audio vendus au-dessus de 100 € intègrent le multipoint Bluetooth. En 2022, ce chiffre était de 12 %.
Entretien et durée de vie réelle
Un casque à conduction osseuse bien entretenu tient 3 à 4 ans. La batterie est le premier composant à lâcher : après 500 cycles de charge, la capacité tombe à 80 %. Sur un OpenRun Pro 2, ça signifie passer de 10 h à 8 h d’autonomie après environ 18 mois d’usage quotidien.
La sueur est l’ennemi principal. L’IP55 protège des éclaboussures, pas de l’immersion prolongée dans la transpiration acide. Rincer les transducteurs à l’eau claire après chaque session sportive prolonge significativement la durée de vie des membranes.
Les connecteurs de charge magnétiques (Shokz, Suunto) résistent mieux que les ports USB-C exposés (Mojawa, Philips). Un contact magnétique oxydé se nettoie avec un coton-tige imbibé d’alcool isopropylique — un port USB-C corrodé, c’est une réparation.
Pour ceux qui suivent les tendances smartphones et accessoires connectés, la compatibilité avec les assistants vocaux (Google Assistant, Siri) est devenue standard sur tous les modèles au-dessus de 100 €. La qualité micro pour les commandes vocales reste toutefois aléatoire en extérieur.
Quel modèle acheter selon votre usage concret
Pas de tableau « comparatif objectif » ici. Des recommandations franches.
Course à pied en ville ou sur route : Shokz OpenRun Pro 2 à 179 €. Le standard, tout simplement. Léger, fiable, autonomie suffisante pour un marathon.
Trail et ultra-distance : Suunto Wing à 199 €. Le GPS intégré et le stockage musical hors ligne éliminent le besoin d’emmener un téléphone. Le surpoids de 7 g par rapport au Shokz se justifie largement.
Bureau et visioconférences : Shokz OpenFit Air à 129 €. Techniquement un open-ear, pas de la conduction osseuse pure, mais le meilleur compromis son/confort/conscience de l’environnement pour du travail sédentaire.
Budget serré : Mojawa Run Plus à 99 €. Honnête pour le prix. Ne pas descendre en dessous de cette gamme.
Son avant tout (et budget flexible) : Bose Ultra Open à 299 €. Pas de la conduction osseuse, mais si le critère principal est « entendre autour de moi + bon son », c’est le meilleur choix tous segments confondus.
Pour les périphériques hardware en général, la tendance 2026 est à l’hybridation : des appareils qui combinent conduction osseuse et haut-parleur air gap, comme le Philips TAA7607, offrent un compromis intéressant entre les deux mondes.
Concernant les tablettes Android, la compatibilité Bluetooth est rarement un souci, mais vérifiez que votre appareil supporte le codec aptX ou LC3 avant d’investir dans un casque haut de gamme — certaines tablettes d’entrée de gamme sont limitées au SBC.
FAQ
Un casque à conduction osseuse convient-il aux personnes malentendantes ?
Ça dépend du type de surdité. Pour une surdité de transmission (problème au niveau de l’oreille externe ou moyenne), oui — le son contourne l’obstacle. Pour une surdité neurosensorielle (cochlée ou nerf auditif endommagés), non, la conduction osseuse n’y change rien. Le Dr Pierre Montaud, audioprothésiste à Lyon, recommande un test en boutique avant tout achat : Shokz propose des retours gratuits sous 30 jours.
La conduction osseuse provoque-t-elle des maux de tête ?
Chez environ 8 à 12 % des utilisateurs selon un rapport de Consumer Reports (novembre 2025), oui — surtout à volume élevé ou avec des modèles exerçant une forte pression de serrage. Les vibrations basses fréquences stimulent les récepteurs trigéminaux chez certaines personnes. Baisser le volume à 60 % et limiter les sessions à 1 h 30 élimine le problème dans la majorité des cas.
Peut-on nager avec un casque à conduction osseuse ?
Seul le Shokz OpenSwim Pro (169 €) est conçu pour la natation, avec un indice IP68 et un stockage interne de 32 Go (pas de Bluetooth sous l’eau, le signal ne passe pas). Les autres modèles IP55 ou IP67 résistent à la pluie et à la transpiration, pas à l’immersion prolongée. Le Suunto Wing tient une douche, pas un bassin.